* Il y avait dans la seconde lettre d'autres passages qui m'interdisent de la reproduire intégralement.
Il était impossible de tenir bon plus longtemps devant l'insistance de mon vieil ami.
Aussi tout en pestant intérieurement, je me hâtai d'emballer mes livres, je télégraphiai le soir même, et la première chose que je fis le lendemain matin, ce fut de partir pour le Yorkshire.
Je me rappelle fort bien que ce fut une journée assommante, et que le voyage me parut interminable, recroquevillé comme je l'étais dans le coin d'un wagon à courants d'air, où je m'occupais à tourner et retourner mentalement maintes questions de chirurgie et de médecine.
On m'avait prévenu que la petite gare d'Ingleton, à une quinzaine de milles de Tarnforth, était la plus rapprochée de ma destination.
J'y débarquai à l'instant même où John Thurston arrivait au grand trot d'un haut dog-cart par la route de la campagne.
Il agita triomphalement son fouet en m'apercevant, poussa brusquement son cheval, sauta à bas de voiture, et de là sur le quai.
— Mon cher Hugh, s'écria-t-il, je suis ravi de vous voir. Comme vous avez été bon de venir !
Et il me donna une poignée de main que je sentis jusqu'à l'épaule.
— Je crains bien que vous ne me trouviez un compagnon désagréable maintenant que me voilà, répondis-je. Je suis plongé jusque par dessus les yeux dans ma besogne.
— C'est naturel, tout naturel, dit-il avec sa bonhomie ordinaire. J'en ai tenu compte, mais nous aurons quand même le temps de tirer un ou deux lapins. Nous avons une assez longue trotte à faire, et vous devez être complètement gelé, aussi nous allons repartir tout de suite pour la maison.
Et l'on se mit à rouler sur la route poussiéreuse.
— Je crois que votre chambre vous plaira, remarqua mon ami. Vous vous trouverez bientôt comme chez vous. Vous savez, il est fort rare que je séjourne à Dunkelthwaite, et je commence à peine à m'installer et à organiser mon laboratoire. Voici une quinzaine que j'y suis. C'est un secret connu de tout le monde que je tiens une place prédominante dans le testament du vieil oncle Jérémie. Aussi mon père a-t-il cru que, c'était un devoir élémentaire pour moi de venir et de me montrer poli. Etant donnée la situation, je ne puis guère me dispenser de me faire valoir un peu de temps en temps.
— Oh ! certes, dis-je.
— En outre, c'est un excellent vieux bonhomme. Cela vous divertira de voir notre ménage. Une princesse comme gouvernante, cela sonne bien, n'est-ce pas ? Je m'imagine que notre imperturbable secrétaire s'est hasardé quelque peu de ce côté-là. Relevez le collet de votre pardessus, car il fait un vent glacial.
Le route franchit une série de collines faibles, pelées, dépourvues de toute végétation, à l'exception d'un petit nombre de bouquets de ronces, et d'un mince tapis d'une herbe coriace et fibreuse, où un troupeau épais de moutons décharnés, à l'air affamé, cherchaient leur nourriture.
Nous descendions et montions tour à tour dans un creux, tantôt au sommet d'une hauteur, d'où nous pouvions voir les sinuosités de la route comme un mince fil blanc passant d'une colline à une autre plus éloignée.
Çà et là, la monotonie du paysage était diversifiée par des escarpements dentelés, formés par de rudes saillies du granit gris.
On eût dit que le sol avait subi une blessure effrayante par où les os fracturés avaient percé leur enveloppe.
Au loin se dressait une chaîne de montagne que dominait un pic isolé surgissant parmi elles, et se drapant coquettement d'une guirlande de nuages, où se réfléchissait la nuance rouge du couchant.
— C'est Ingleborough, dit mon compagnon en me désignant la montagne avec son fouet, et ici ce sont les Landes du Yorkshire. Nulle part en Angleterre, vous ne trouverez de région plus sauvage, plus désolée. Elle produit une bonne race d'hommes. Les milices sans expérience qui battirent la chevalerie écossaise à la Journée de l'Étendard venaient de cette partie du pays. Maintenant, sautez à bas, vieux camarade, et ouvrez la porte.
A SUIVRE....
Bonne journée et gros bisous