J'ai tant rêvé de toi
J'ai tant rêvé de toi
que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant et de baiser
sur cette bouche la naissance de la voix qui m'est chère?
J'ai tant rêvé de toi
que mes bras habitués en étreignant ton ombre
à se croiser sur ma poitrine
ne se plieraient pas au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante et me gouverne depuis des jours et des années,
je deviendrais une ombre sans doute.
O balances sentimentales.
J'ai tant rêvé de toi
qu'il n'est plus temps sans doute que je m'éveille.
Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie et de l'amour et toi,
la seule qui compte aujourd'hui pour moi, je pourrais moins toucher ton
front et tes lèvres que les premières lèvres et le premier front venu.
J'ai tant rêvé de toi,
tant marché, parlé, couché avec ton fantôme
qu'il ne me reste plus peut-être,
et pourtant, qu'à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent
fois que l'ombre qui se promène et se promènera allégrement sur le
cadran solaire de ta vie.
Robert Desnos (1900 - 1945)
C'est ma raison à moi et je l'impose par la force
parce que ça me plaît,
c'est ma logique à moi et je l'impose par la force
parce que ça me plaît,
c'est ma conscience à moi et je l'impose par ma force,
parce que ça me plait
Antonin Artaud
Poème de W.B. Yeats
Danse là sur le rivage
Car pourquoi te soucierais-tu
Du vent ou de l'eau qui gronde?
Et après secoue tes cheveux
Qu'ont trempés les gouttes amères.
Tu es jeune, tu ne sais pas
Que l'imbécile triomphe,
Ni qu'on perd l'amour aussitôt
Qu'on l'a gagné, ni qu'est mort
Celui qui œuvrait le mieux, mais laissa
Défaite toute la gerbe.
Ah, pourquoi aurais-tu la crainte
De l'horreur que clame le vent ?
Nous deux
Nous deux nous tenant par la main
Nous nous croyons partout chez nous
Sous l'arbre doux sous le ciel noir
Sous tous les toits au coin du feu
Dans la rue vide en plein soleil
Dans les yeux vagues de la foule
Auprès des sages et des fous
Parmi les enfants et les grands
L'amour n'a rien de mystérieux
Nous sommes l'évidence même
Les amoureux se croient chez nous.
Paul Eluard, Derniers poèmes d'amour, 1963.
Tu t'en vas sans moi, ma vie.
Tu roules.
Et moi j'attends encore de faire un pas.
Tu portes ailleurs la bataille.
Tu me désertes ainsi.
Je ne t'ai jamais suivie.
Je ne vois pas clair dans tes offres.
Le petit peu que je veux, jamais tu ne l'apportes.
A cause de ce manque, j'aspire à tant.
A tant de choses, à presque l'infini...
A cause de ce peu qui manque, que jamais tu n'apportes.
Henri Michaux
RIMBAUD / A L C H I M I E D U V E R B E
À moi. L'histoire d'une de mes folies.
Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles,
et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie
moderne.
J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de
saltimbanques, enseignes, enluminures populaires; la littérature
démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de
nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux,
refrains niais, rhythmes naïfs.
Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n'a pas de
relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées,
révolutions de moeurs, déplacements de races et de continents: je
croyais à tous les enchantements.
J'inventai la couleur des voyelles! - A noir, E blanc, I rouge, O bleu,
U vert. -Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et,
avec des rhythmes instinctifs, je me flattai d'inventer un verbe
poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens. Je réservais
la traduction.
Ce fut d'abord une étude. J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges.