Trop tard ! Marceline Desbordes-Valmore
Il a parlé. Prévoyante ou légère,
Sa voix cruelle et qui m'était si chère
A dit ces mots qui m'atteignaient tout bas :
"Vous qui savez aimer, ne m'aimez pas !
"Ne m'aimez pas si vous êtes sensible ;
Jamais sur moi n'a plané le bonheur.
Je suis bizarre et peut-être inflexible ;
L'amour veut trop : l'amour veut tout un coeur.
Je hais ses pleurs, sa grâce ou sa colère ;
Ses fers, jamais, n'entraveront mes pas !"
il parle ainsi, celui qui m'a su plaire...
Qu'un peu plus tôt cette voix qui m'éclaire
N'a t-elle dit, moins flatteuse et moins bas :
"Vous qui savez aimer, ne m'aimez pas !
"Ne m'aimez pas ! l'âme demande l'âme.
L'insecte ardent brille aussi près des fleurs ;
Il éblouit, mais il n'a point de flamme ;
La rose a froid sous ses froides lueurs.
Vaine étincelle échappée à la cendre,
Mon sort qui brille égarerait vos pas."
Il parle ainsi, lui que j'ai cru tendre.
Ah ! Pour forcer ma raison à l'entendre,
il dit trop tard ou bien il dit trop bas :
"Vous qui savez aimer, ne m'aimez pas !"
Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859)