pas trop le temps de venir juste de lire vos blogs et les groupes.
Mais ce soir je prends le temps de faire de la "pub" pour un livre lu ce week-end.
Cinq meditations sur la Beauté
Je vous livre un extrait
LA BEAUTE
Un très beau texte de François Cheng de l'Académie
française.
I1
y a quelque chose d'incongru ou d'indécent à parler
de beauté dans un monde envahi par la
misère, les violences, les
catastrophes de toutes sortes.
L'omniprésence du mal sur terre est d'une évidence
écrasante, au point de nous rendre souvent
invisible la beauté : nous refusons consciemment ou non
de la considérer pour ce qu'elle est, de
peur qu'elle ne nous détourne des
« vrais » problèmes. Pourtant, il suffit d'y
réfléchir un tant soit peu pour
s'apercevoir qu'il est impossible de résoudre la question du mal en ne se
fondant que sur le scandale qu'il représente. On ne peut le combattre sans
prendre en compte l'autre extrémité
de l'univers vivant qu'est la
beauté. Malgré l'impression de rareté qu'elle donne, elle est,
elle aussi, omniprésente en ce monde, ne fût-ce que par
chaque aurore qui advient sans faille,
apportant sa part de lumière. En
réalité, c'est elle qui justifie notre existence terrestre, qui fait que la
vie vaut la peine d'être vécue.
La beauté reste cependant un mystère.
Après tout, l'univers pourrait
n'être que vrai, c'est-à-dire fonctionnel
et effectif. A côté du vrai qui est
nécessaire, le bon aussi a sa
nécessité ; sans lui l'humanité n'aurait pu perdurer. Le beau
s'impose par sa force d'évidence, sans que
son utilité paraisse indispensable. Pour pénétrer son mystère, je crois qu'il
faut le relier à celui de l'unicité
des êtres. Aucun être n'est identique à un autre, et cette absolue unicité de
chaque être le transforme en
présence, laquelle brille par l'éclat de sa singularité qui est
à la base de toute beauté. L'univers
vivant n'est pas fait de figures
indifférenciées, il est habité de présences. Ainsi, à travers les êtres, la
beauté se révèle une promesse contenue
dès l'origine dans la matière charnelle
: celle-ci ne pouvait pas
ne pas éclore en présence de beauté.
La beauté ainsi entendue prend racine
à l'intérieur de chaque être, elle
est désir de beauté, élan vers la beauté, dans le
sens de la vie ouverte. Ainsi naît notre
perception du sacré, qui ne pourrait être générée par la seule constatation du
vrai, d'un univers qui se
contenterait de fonctionner. Nous touchons
à l'intuition du divin lorsque nous prenons l'univers non plus
comme une donnée, mais comme un don. Ce don se
manifeste en une présence à l'image du ciel
étoilé qui éblouit, subjugue, et qui invite à la reconnaissance et à la
célébration. Nous sentons alors que
chaque être, à l'instar d'une fleur, d'un
arbre, tend vers une direction,
aspire au plein éclat de sa
présence au monde. Et l'univers entier acquiert par là tout son « sens », au
triple sens du mot : sensation, direction, signification.
Plus qu'une apparence que l'on pourrait
circonscrire, plus qu'un « avoir » que l'on pourrait posséder, la vraie
beauté procède donc de l'être. Et son mode d'être est dans le dévoilement,
dans une épiphanie de l'instant, selon un processus fait d'inattendu et
d'inespéré. Elle implique toujours rencontre et interaction à de multiples
niveaux. Même la simple beauté d'un paysage ou d'une figure humaine relève de
la rencontre : les éléments qui les composent interfèrent entre eux par une
relation subtile, et c'est cette coïncidence singulière qui crée
l'enchantement. Mais il y a rencontre à un étage supérieur lorsque ce paysage
ou ce visage tombent sous l'attention d'un regard humain. Il en naît une
émotion qui pourrait aboutir à une oeuvre d'art, tel un tableau de Cézanne né
de l'échange entre l'artiste et la Sainte-Victoire. Ce regard humain, dans la
mémoire d'un sujet qui l'exerce, rencontre à son tour d'autres regards du
passé lorsque le sujet a vécu des expériences de beauté ; il rencontre sans
doute d'autres regards encore, ceux qui, depuis les origines de l'humanité,
ont façonné notre faculté de percevoir. Et au-delà même de cette mémoire
personnelle et ancestrale, on pourrait par induction
remonter jusqu'au Regard initial qui a présidé à l'univers et qui demeure
toujours présent dans les relations de qualité que nous vivons aujourd'hui.
Parce qu'elle est essentiellement relation de qualité, la beauté a partie liée
avec la bonté. D'autant plus qu'il existe une beauté qui relève proprement de
la bonté, à savoir la beauté morale ou spirituelle qui élève l'homme à la
dignité au-dessus de l'abîme de l'injustice et de la souffrance. Bien sûr, la
beauté en général, douée de séduction, peut être utilisée comme instrument de
tromperie ou de domination, lequel mène toujours vers la destruction et la
mort. Mais une beauté qui n'est pas fondée sur le bien est-elle encore « belle
» ? Non, si nous parlons de la vraie beauté, nous ne pouvons que rejoindre le
philosophe Henri Bergson : « C'est la
grâce qui se lit à travers la beauté, et
c'est la bonté qui transparaît sous la grâce. Car la bonté, c'est la
générosité infinie d'un principe de
vie qui se donne. Ces deux sens
du mot grâce n'en font qu'un. »
Beauté et bonté constituent ainsi les deux versants d'une même réalité. Elles
ne sont pourtant pas identiques : si la bonté garantit la qualité de la
beauté, cette dernière, qui irradie la bonté et la rend désirable, lui permet
de dépasser l'idée restrictive de devoir. Avec la beauté, il n'y a plus de «
il faut », seule demeure la grâce du « beau geste » qui se donne gratuitement.
C'est là un état de joie et de liberté qui se justifie en soi.